A la façon d’un conte de Noël : les étrangers

Publié le par Gérard PIEL

A la façon d’un conte de Noël : les étrangers

Et si en 2016 on faisait entrer l'utopie dans le réel !

Pour commencer l'année voici, à la façon d'un conte, un texte paru dans le dernier numéro du Patriote...

Il avait marché des jours, des semaines, traversé l'Italie pour enfin passer la frontière avec beaucoup de difficultés. Cela avait coûté les dernières économies de ses parents. Enfin, ils n'avaient plus peur. Ils ne craignaient plus de voir surgir les chemises noires et tout leur attirail, ces bâtons remplis de lames de rasoir, l'huile de ricin. Ils ne craignaient plus les voisins qui épiaient et qui pratiquaient la délation. La famille était partie après que leur logement fut saccagé, brûlé. Plus de meuble, plus de livre, plus rien que des souvenirs et deux baluchons sur les épaules du père de Giuseppe. La mère avait pleuré jusqu'à Florence puis elle s'était fermée, muette, son visage pâle et figé. Giuseppe, lui, avait la haine et des souliers troués. Il ne reverrait plus son village, ses amis. Ils fuyaient.

En France, on les traitait de « macaroni », de « rital », de « bàbi ». On se moquait d'eux, on les chassait et pourtant Antibes – Juan les Pins n'était pas dans le nord ou en Bretagne, il y avait déjà eu des immigrations tout au long des siècles. Mais là, juste après le Front populaire le repli sur soi était palpable d'autant que les mouvements d'extrême-droite occupaient le terrain politique et la rue. Alors il était facile de désigner les bouc-émissaires! Heureusement ils avaient retrouvé des camarades et aussi des communistes français qui pratiquaient le fameux « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ».

Le travail était rare et mal payé. Giuseppe était devenu Joseph. A treize ans il était déjà dans les serres à couper l'asparagus, à repiquer les œillets, à se piquer avec les roses… Son père travaillait à l'usine d'engrais dans la tourbe et les phosphates qui s’imprégnaient dans tous les pores de la peau, qui le rongeaient. Et toujours les mêmes propos racistes, les mêmes moqueries. Sa mère ne le supporta pas et disparu vraiment comme si elle s'était évaporée, évincée de la vie, sans trace.

Puis la guerre et l'arrivée des fascistes, ici aussi. Toute cette misère pour recommencer à subir, à fuir. Non ! Joseph ne le fera plus, il va résister, il va se battre. FTP-MOI, Francs-Tireurs et Partisans, Main d’œuvre Immigrée… Avec des Arméniens, des Espagnols, des Allemands, il faisait partie de ces hommes et ces femmes qui se battraient pour libérer un pays qui n'était pas le leur. Et lui, Joseph, résisterait contre des Italiens, des compatriotes !

La Casa Italia où se retrouvaient les Chemises noires, les fascistes de Darnan ou du Maréchal était une cible de choix. Avec César le corse, Manuel l'espagnol, Ali l'algérien et Gaby l'antibois, ils s'y attaquèrent. Grâce à son père, Joseph avait fabriqué des explosifs, Manuel s’était procuré des détonateurs. Ils attendaient le bon moment pour faire sauter l’hôtel « le bienvenu » qui était transformé en repaire de fascistes et qui trônait en plein milieu du boulevard du maréchal Pétain. Le soir de Noël, tout ce que la ville comptait de chemises noires, de collabos se retrouvaient à la Casa Italia pour festoyer. Ils attendirent le retour des ouailles extrémistes qui avaient assisté à la messe de minuit, disposèrent les explosifs tout autour de l’hôtel, se répartir les détonateurs et quelques minutes avant Noël : boom ! La Casa Italia était soufflée, dispersée, les principaux responsables des chemises noires et de la collaboration mis hors d’état de nuire. Un beau Noël pour Joseph et ses amis.

Alors que ceux-ci s’étaient rapidement dispersés, Joseph était resté pour profiter du spectacle. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut joindre l’utile à l’agréable. Mais cela lui fut fatal. Arrêté, envoyé à la villa Cigale de Cagnes sur Mer pour le faire parler, on le tortura pendant près de quatre jours. Joseph fut massacré, laissé pour mort, jusqu’à ce que le docteur qui devait signer son avis de décès ne découvre qu’il respirait encore. Il le signala au bourreau qui était passé à autre chose, à d’autres suppliciés. Du coup, Joseph fut oublié et petit à petit se remis sur pied jusqu’à ce qu’il soit jeté dans un camion de prisonniers et amené vers Valbonne où ils furent placés contre un mur et fusillés. Une deuxième fois la chance était là, touché le premier Joseph tomba un peu avant ses camarades d’infortune qui le recouvrèrent et le protégèrent du coup de grâce. Vivant, encore et toujours…

Centenaire, Joseph assista encore une fois à la célébration de la journée de la Déportation avant de disparaître, César a été pendant de longues années responsable de la section du PCF à Antibes, Gaby lui aussi militant communiste était croquemort et musicien de la « Vespa » la clique locale, Ali a continué avec une autre guerre, responsable du FNL pour le sud-est et même après l’indépendance il n’est pas retourné en Algérie. Manuel a été tué par les nazis en 1944 dans un maquis des Basses-Alpes. Des hommes qui n’ont pas accepté, qui ont résisté alors que tout semblait perdu.

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