Le marathon ministériel

Publié le par Gérard PIEL

Pour passer un bon été, voici la première nouvelle, cruelle et drôle. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite...Bonne lecture...

 

Christophe Estrella venait d’être appelé au gouvernement. Le président lui avait proposé un grand ministère de l’environnement et de la transition énergétique. Nouveau converti écolo, Estrella en rajoutait dans le vert !

Fort de cette haute responsabilité, l’élu marquait des points contre son ennemi juré, Didier Scotti avec qui il avait partagé, pendant des années, ambitions, succès et défaites.

Cette nomination précédait de quelques jours la date du marathon Nice-Cannes. Estrella était inscrit de longue date avec sa bande habituelle :
- Cela sera une belle journée, pensait-il sur le tapis qui déroulait ses foulées à vingt kilomètres heure.
Le moins que l’on puisse dire c’est que les associations écologistes n’avaient pas apprécié la décision présidentielle.
- On est en marche, avec Estrella on court, qu’est-ce qu’il leur faut de plus ? Voilà comment le président se moquait des protestataires.

Le ministre était prêt pour un temps remarquable pour son âge. Malgré ses cheveux noir corbeau, sa peau lisse, l’absence de lunettes compensée par des lentilles de qualité, l’âge était là, il le repoussait en courant.
Estrella inaugurait une nouvelle tenue, combinaison d’une pièce, le bas rouge, le haut bleu séparé par un mince liseré blanc. La fermeture Éclair faisant un infime trait or du cou jusqu’à la taille. Ses pieds étaient chaussés comme d’habitude « New balance », chaussures porte-bonheur.

Didier Scotti passait son dimanche sur les hauteurs, à la lisière du parc national du Mercantour, chasseur invétéré, on lui avait repéré un mâle solitaire d’au moins cinquante kilos, cela serait son dernier chamois de l’année.

Dès le départ, Estrella faisait forte impression. Jean Robert de Latte, son officier de sécurité, avait adopté son rythme, cela n’était pas difficile pour ce grand gaillard d’une trentaine d’années, formé dans les unités d’élites de l’armée.
Le long serpent humain se déployait sur la Côte d’Azur, ensoleillée comme il se doit. La combinaison Lycra tricolore du ministre faisait l’effet escompté. Estrella ne se sentait pas courir. Au trentième kilomètre, à proximité de la plage de la Garoupe, du mythique Cap d’Antibes, la presse attendait le ministre pour la photo. C’est là que des amis bienveillants avaient préparé une « merenda » sportive, fruits secs, tartines de confiture, bananes et, surprise, une pissaladière spéciale marathon concoctée par Veziano et un diététicien. Celui-ci avait mis l’accent sur la cuisson des oignons :
- Plusieurs fois, en laissant reposer, car l’oignon est gorgé de sucre et cela lui donnera un coup de fouet.
Évidemment, Estrella connaissait les bienfaits et méfaits de chaque aliment, il goûta de tout avec modération mais reprit de la pissaladière. Les photographes s’en donnaient à cœur joie.
Il fallait repartir pour ne pas perdre le rythme et préservait la possibilité d’un temps excellent.

Quelques minutes s’étaient écoulées quand les premières alertes intestinales se firent sentir. Très vite, le ventre du ministre le fit souffrir, crampes et douleurs aiguës se succédaient. Estrella se mit à transpirer (ce n’était pas son habitude), il comprit que son marathon était dans les choux. Jean Robert de Latte demanda au gardien du grand hôtel du Cap la possibilité d’utiliser les toilettes. Pierre Dubois savait faire la différence entre un joggeur lambda et un ministre joggeur. Il eut juste le temps d’ouvrir les WC de service qu’Estrella s’y installa, malheureusement la fermeture Éclair ne coulissait pas assez vite ! Les douleurs étaient insupportables, l’officier de sécurité réagit avec présence d’esprit, premièrement, ambulance, deuxièmement alerter les collègues afin de mettre sous séquestre les victuailles de la Garoupe, troisièmement prévenir la présidence de la République, quatrièmement trouver du papier toilette !
Ce qu’il ne savait pas, c’est que d’autres marathoniens étaient pris de spasmes, de coliques, la bande à Estrella était décimée, pourtant, eux, ils n’avaient pas eu droit à la « merenda » du cap.

Le toubib fut sur site rapidement et décida l’hospitalisation du ministre. En quelques minutes ses compagnons le retrouvèrent en salle de soins intensifs. Déjà la nouvelle de l’abandon du ministre pour cause médicale avait fuitée, on parlait même d’empoisonnement. Il n’en fallut pas plus pour déchaîner les corbeaux. Un premier communiqué revendiquait « au nom du groupe d’action et de défense des animaux » puis se fut un étrange « collectif Nice identitaire » et d’autres, tous plus fantaisistes les uns que les autres, se suivirent.
C’est un interne qui compris le premier la cause des malaises quand il vit que chaque compétiteur était équipé d’une ceinture à gel. Celle-ci contient des gels énergisants dans des petites fioles qui doivent être consommées en fonction des délais envisagés. Après examen, les gels avaient dépassé leur durée légale de consommation depuis belle lurette et d’énergisants, les gels étaient devenus empoisonnants.

On reconnaissait difficilement le ministre, tous les traits de son visage déformé par la douleur :
- Il faudra du temps.
- Vous pouvez dire merci à Jean Robert.
Voilà ce que lui dirent, le professeur Mixendau et le préfet Dravait.

On n’avait jamais connu un mandat ministériel aussi court. Aussitôt nommé aussitôt démissionné. Dans la foulée, le président interdit aux membres de son gouvernement de s’adonner à des sports de compétition. Il est vrai que la plupart pratiquaient en chambre (Assemblée nationale, Sénat).

Didier Scotti apprenant le malaise alors qu’il visait le chamois dévia de quelques millimètres et rata sa cible de joie ! Jamais Estrella ne découvrit que, par souci d’économie, son fidèle coach sportif, avait utilisé des ceintures aux fioles périmées.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article